Carbet-gendarmerie de Maripasoula, un 8 juillet, environ 10 h d'après le soleil.
Le journal France-Antilles ouvert en grand devant lui, le gendarme, bouleversé, dévorait l'article relatant la rencontre de football Cayenne/ Fort-de-France en secouant la tête d'horreur.
-Ce n'est pas possible ! hurla-t-il, on devait gagner ! c'était dans la poche !
Préoccupé par la photo des vainqueurs, hideux de joie, reçus comme des héros, il ne fit pas attention à la porte d'entrée ouverte brusquement d'un coup de pied. Un homme revêtu d'un pagne rouge franchit le seuil, les épaules chargées d'un pécari et d'un sac informe . Il posa le sac et s'empara du sabre d'abattis des gendarmes avant de venir se coller au bureau.
-Salut Jacques, dit-il en faisant glisser la dépouille du pécari de ses épaules. Je te dois combien pour la chemise et le jean ?
Le gendarme tiqua. Ça c'était un test, juste pour savoir s'il se souvenait du montant convenu. Un trou de mémoire et il se retrouverait grugé, comme par exemple le jour où cet escroc l'avait payé d'un petit piranha en échange d'un bidon d'essence sans eau dans le fond.
-Dix kilos de bonne viande bien fraiche et bien rouge ! jeta-t-il au visiteur sans prendre la peine de baisser son journal.
Le bruit lourd et mou d'un corps s'écrasant sur le bureau lui fit rabattre le journal dans un reflexe de survie.
-PAILA !!! NON MAIS CA VA PAS ?? ENLEVE-MOI CA TOUT DE SUITE !!
-Une seconde, murmura Païla occupé à ouvrir le ventre du pécari.
-MAIS ARRETE !! TU VAS FOUTRE DU SANG PARTOUT !!!
-Fais voir ton journal.
-NON !!
-Comme tu voudras.
Les yeux exorbités, Jacques regarda Païla sortir les tripes du pécari éventré et les repousser sur le bureau. Une odeur nauséabonde secoua son estomac tandis que Païla replongeait les avant-brasz dans la dépouille.
-Tu veux le c½ur ?
Jacques trouva la force de secouer la tête. Une affreuse envie de vomir au bord des lèvres, il se mit à fixer son bureau transformé en billot de boucherie.
-Tu manges la peau ou je la prends ?
Jacques opina légèrement de ka tête et se jeta sur le sabre que Païla s'apprêtait à planter sur le bord du bureau. Il le regarda s'emparer du seau d'eau et l'oublia pour se pencher sur les dégâts.
Païla était pressé. Il se rinça rapidement les avant-bras puis leva le seau qu'il vida d'un trait sur le bureau. Du plat de la main il repoussa vers le bord ce qui s'entêtait à rester collé au bois et se baissa.
-Tu pourrais m'aider à ramasser, reprocha-t-il à Jacques cloué sur sa chaise.
Le pauvre gendarme en aurait pleuré. Sa tenue, le bureau, le sol et même le rapport de Chef sur l'impérieuse nécessité d'obtenir des crédits afin de remplacer leur pirogue pourrie, étaient rouges de sang dilué ! Il gonfla ses poumons au maximum pour fondre sur Païla mais le haut-parleur de leur poste radio, en se mettant à grésiller le bloqua dans son élan.
-Radar-planqué-derrière-le-platane de Flying-Diver me recevez-vous ?
C'en était trop. Il bondit sur le micro, ouvrit la bouche pour hurler, mais son regard tomba sur le seau plein de tripes sanglantes et puantes.
Un rictus au coin des lèvres il enfonça la commande d'émission.
-Gendarmerie de Maripasoula...je vous reçois cinq.
-Salut les cocottes ! cria le haut-parleur, heure estimée du crash sur votre poulailler dans cinquante minutes. Dégagez avec vos cocos !!
Le rictus toujours accroché au coin des lèvres, Jacques reposa le micro au ralenti. Dans cinquante minutes, lui aussi serait sur la piste.
e fou était à présent à poil et enfilait un jean, sans slip évidemment. Le gendarme se laissa choir sur la chaise, les yeux rivés à un petit cadre que Païla avait renversé. Il le redressa délicatement, fit la moue, sortit un mouchoir de sa poche de poitrine et se mit à le sécher religieusement.
Quand plus rien n'allait, comme ce matin, il se tournait son petit cadre et il contemplait dans de longs soupirs la belle promenade des anglais de Nice. Il y était heureux, dans sa jolie petite garnison. Et puis un jour sa demande de mutation pour les DOM-TOM lui était revenue avec la mention « Accepté Guyane ». Il avait eu un choc. Personne ne lui avait dit qu'elle en faisait partie, sinon il n'aurait jamais tenté le coup. Et Tahiti, Bora-Bora ou les Marquises seraient restées ce qu'elles sont toujours : un rêve. Mais c'était mieux de rêver depuis Nice. Là-bas il y avait des fleurs autour du bâtiment, pas de moustiques, et puis la mer, l'air pur, des saisons normales, une multitude de filles canons... Bref, pas comme ici ! Non seulement on crevait sous le soleil entre deux interminables saisons des pluies, mais la mer était à trois cents bornes. Et entre elle et lui, en guise de garrigue et de cigales on avait installé l'enfer vert avec ses serpents et on avait retiré les filles canons. A leur place, trois fous : celui-ci qui posait un truc informe sur la tête, le kamikaze du ciel qui allait avoir de ses nouvelles dans moins de cinquante minutes, et le canonneur du bar.
-C'est quoi ce truc sur ta tête ?
-Ça ne se voit pas ?
-Non.
-Mon chapeau !
-Pourquoi pas, fit Jacques, intrigué. La vieille chemise au tissu trop cuit pour lui appliquer les plis réglementaires en avait à présent ! Comment t'as fait ? Je te fourgue un chiffon impossible à repasser et tu rappliques avec une chemise de général !
Païla le regarda de travers. Ainsi ce cochon de Jacques lui avait échangé contre quatre kilos de viande rien que pour lui un chiffon dont « il ne pouvait pas se séparer » !
La fourberie de son ami méritait bien une bonne blague...
-Les plis...les plis...ah oui ! Entre deux feuilles de bananier, lâcha-t-il d'un air innocent.
Jacques sursauta.
-C'est ça. Fous-toi de ma gueule.
-Pas du tout. D'abord il faut ébouillanter les feuil...Oh et puis zut. Ça ne sert à rien que je te tuyaute.
-Et pourquoi ça, Môôôssieur ?
-Parce que Chef ne te prètera jamais sa grande gamelle.
-Chef, c'est mon problème. Alors ?
Païla expédia un sourire au poisson bien accroché.
-Faut ébouillanter les feuilles. Ensuite tu disposes une feuille bien à plat sur laquelle tu étales la chemise. Tu ramènes le tissu sur lui-même là où tu veux les plis, et tu recouvres avec la deuxième feuille. Pour finir tu poses une grosse pierre plate sur le tout.
Incrédule, Jacques pinça un pli dans ses doigts. Il était parfait. Du travail de pro.
-Et ça c'est ta machine infernale qui l'a réalisé... ?
-Tu connais un teinturier-nettoyeur dans le coin ?
-« pressing », corrigea Jacques en repartant vers sa chaise, songeur.
Il pensait contre quoi il pourrait échanger le tuyau avec Chef.
Païla sortit du carbet pour rejoindre l'avenue du Général de Gaulle, un chemin défoncé juste assez large pour le 4x4 de la Gendarmerie. Il doubla d'un pas nerveux le carbet-église pour ne pas tomber nez à nez avec le vieux Père missionnaire. L'homme était brave mais insistait à chaque fois pour qu'il vienne confier ses péchés sous prétexte de racheter son âme.
Et lui pensait que si quelqu'un devait sauver son âme, ce quelqu'un était loin, de l'autre côté de la mer, dans une grande ville pourrie....
Il donna un coup de pied rageur dans un caillou et arrangea son chapeau en pensant à ses cheveux qui devenaient plus sel que poivre depuis quelque temps. Sans doute toutes ces nuits passées sur le dégrad, à rêver à ce qui lui arrivait. Et cette nuit, incapable de trouver le sommeil, il l'avait passée les pieds bien calés sur le flanc de sa pirogue à attendre le jour en comptant les étoiles filantes pour ne pas se croire fou... Tant et tant de choses trottaient dans sa tête.
Arrivé en haut de l'avenue il stoppa devant un carbet et frappa à la porte, selon un code établi. Il entendit le cliquetis d'une culasse puis la porte pleura prudemment sur ses charnières rouillées. Un canon de M16 sortit au ralenti à l'air libre puis un buste puissant, noir et luisant de sueur apparut dans l'embrasure.
-Salut Alfred.
- La pat'onne t'attend, souffla le gorille en passant la main sur son front.
Païla repoussa le canon d'une main et s'engouffra dans la pénombre de l'unique Comptoir d'achat d'or de la région.
Avant son ouverture les rares orpailleurs encore en activité devaient descendre sur la côte pour vendre paillettes et pépites. Mais un jour un Blanc avait débarqué d'une grosse pirogue, une balance de précision sous le bras et un petit coffre-fort à ses pieds. Il chercha immédiatement un carbet aussi costaud que son coffre, trouva rien de mieux que cette masure, la consolida, construisit une porte d'une épaisseur jamais vue puis réexpédia son piroguier à St Laurent avec mission de ramener sa fille.
Quand elle arriva, une petite révolution secoua Maripasoula. Le bar devînt le siège d'une société secrète dont les statuts se limitaient à une pancarte : « Ici on prend les paris ». Bien entendu la nouvelle remonta l'Inini et atteignit les oreilles de Païla. Il apprit en vrac que l'objet des paris s'appelait Johanna, qu'elle était aussi belle qu'inapprochable car gardée de près par un monstre, que sa cote grimpait chaque jour et qu'elle achetait paillettes et pépites à un bon prix. Là il souleva un sourcil intéressé car il avait besoin d'acheter de l'essence sur la berge surinamienne. Il fonça à son placer secret et en revint avec de quoi faire ses courses.
Une fois dans le carbet il se colla au comptoir et se mit à jouer avec la balance en espérant que la fille offrait un aussi bon prix qu'on le lui avait rapporté.
Quand la voix, toute proche, demanda ce qu'elle pouvait faire pour lui, il leva les yeux. Deux minutes plus tard il partait à reculons sans qu'il n'ait pu dire quoique ce soit.
Le lendemain, après une nuit blanche, il était de nouveau collé au comptoir car il avait vraiment besoin d'essence s'il ne voulait pas remonter chez lui à la pagaie. La jeune fille resurgit de l'arrière-boutique après un « j'arriiiive !! » si beau à entendre qu'il en perdit la raison pour laquelle il était là.
Cinq minutes plus tard il reprenait vie et en profitait pour s'enfuir à reculons.
Le surlendemain, les bras cassés par son aller-retour à la pagaie il se colla encore une fois au comptoir, mais sans ses pépites qu'il avait oubliées. Il n'avait plus qu'une idée en tête : la revoir et lui parler. Pour la troisième fois il entendit son « j'arriiiiive !! » et commença à transpirer. Et pour la troisième fois il repartit à reculons, mais au bout de dix interminables minutes.
Le quatrième jour, épuisé par la pagaie, il se recolla au comptoir et l'attendit de pied ferme, bien décidé à dire au moins trois mots.
Un homme sortit de l'arrière-boutique et lui jeta un regard de tueur. LE PÈRE !!!
Il recula sous la mauvaise surprise et ouvrit précipitamment la porte. Johanna était de l'autre côté, bien campée sur des jambes sans fin.
Il claqua la porte.
-Heu... vous avez une autre porte ? demanda-t-il en jetant des regards inquiets.
-Non, répondit le tueur qui lui parut prêt à se jeter sur lui pour le massacrer.
-Vous permettez ? demanda-t-il en désignant le bas du mur opposé à la porte.
Sans attendre la réponse il décloua deux planches à grands coups de pied et disparut en bégayant une promesse de réparation rapide.
Filant plus vite qu'un jaguar jusqu'au carbet-église, il plongea dans les buissons d'hibiscus qui bordaient le chemin et ne bougea plus.
Que lui arrivait-il ? Il avait juste voulu échanger quelques grammes d'or contre un jerrycan d'essence ET VOILA QU'IL ÉTAIT AMOUREUX AU POINT D'ACCEPTER DE MOURIR POUR ELLE !! LA ! COMME CA !! MAINTENANT !!SANS MEME LA CONNAITRE !!
-C'est plus de ton âge, mon gars. C'est plus de ton âge...
Il ferma les paupières sur le monde pour se retrouver seul avec elle et murmura :
-Je vous aime...
-Moi aussi je vous aime, répondit alors la voix d'un ange dans le buisson d'à côté.