Avant-propos

Avant-propos
Amis lecteurs bonjour!
Vous trouverez ci-dessous le texte de mon roman divisé en messages courts, ce qui vous permettra de revenir très facilement à tel ou tel message pour en continuer la lecture.
La première page est ici et la dernière... sera tout au bout !
Merci à vous de me donner un avis critique. Je promets d'y répondre et d'en tenir compte !

Ce roman est protégé par numéro ISBN 2-910382-19-2
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DERNIERE LETTRE PUBLIEE : n° 50
# Posté le dimanche 09 mars 2008 14:55
Modifié le lundi 12 mai 2008 17:27

LETTRE 01

LETTRE 01
Carbet-gendarmerie de Maripasoula, un 8 juillet, environ 10 h d'après le soleil.


Le journal France-Antilles ouvert en grand devant lui, le gendarme, bouleversé, dévorait l'article relatant la rencontre de football Cayenne/ Fort-de-France en secouant la tête d'horreur.
-Ce n'est pas possible ! hurla-t-il, on devait gagner ! c'était dans la poche !
Préoccupé par la photo des vainqueurs, hideux de joie, reçus comme des héros, il ne fit pas attention à la porte d'entrée ouverte brusquement d'un coup de pied. Un homme revêtu d'un pagne rouge franchit le seuil, les épaules chargées d'un pécari et d'un sac informe . Il posa le sac et s'empara du sabre d'abattis des gendarmes avant de venir se coller au bureau.
-Salut Jacques, dit-il en faisant glisser la dépouille du pécari de ses épaules. Je te dois combien pour la chemise et le jean ?
Le gendarme tiqua. Ça c'était un test, juste pour savoir s'il se souvenait du montant convenu. Un trou de mémoire et il se retrouverait grugé, comme par exemple le jour où cet escroc l'avait payé d'un petit piranha en échange d'un bidon d'essence sans eau dans le fond.
-Dix kilos de bonne viande bien fraiche et bien rouge ! jeta-t-il au visiteur sans prendre la peine de baisser son journal.
Le bruit lourd et mou d'un corps s'écrasant sur le bureau lui fit rabattre le journal dans un reflexe de survie.
-PAILA !!! NON MAIS CA VA PAS ?? ENLEVE-MOI CA TOUT DE SUITE !!
-Une seconde, murmura Païla occupé à ouvrir le ventre du pécari.
-MAIS ARRETE !! TU VAS FOUTRE DU SANG PARTOUT !!!
-Fais voir ton journal.
-NON !!
-Comme tu voudras.
Les yeux exorbités, Jacques regarda Païla sortir les tripes du pécari éventré et les repousser sur le bureau. Une odeur nauséabonde secoua son estomac tandis que Païla replongeait les avant-brasz dans la dépouille.
-Tu veux le c½ur ?
Jacques trouva la force de secouer la tête. Une affreuse envie de vomir au bord des lèvres, il se mit à fixer son bureau transformé en billot de boucherie.
-Tu manges la peau ou je la prends ?
Jacques opina légèrement de ka tête et se jeta sur le sabre que Païla s'apprêtait à planter sur le bord du bureau. Il le regarda s'emparer du seau d'eau et l'oublia pour se pencher sur les dégâts.
Païla était pressé. Il se rinça rapidement les avant-bras puis leva le seau qu'il vida d'un trait sur le bureau. Du plat de la main il repoussa vers le bord ce qui s'entêtait à rester collé au bois et se baissa.
-Tu pourrais m'aider à ramasser, reprocha-t-il à Jacques cloué sur sa chaise.
Le pauvre gendarme en aurait pleuré. Sa tenue, le bureau, le sol et même le rapport de Chef sur l'impérieuse nécessité d'obtenir des crédits afin de remplacer leur pirogue pourrie, étaient rouges de sang dilué ! Il gonfla ses poumons au maximum pour fondre sur Païla mais le haut-parleur de leur poste radio, en se mettant à grésiller le bloqua dans son élan.
-Radar-planqué-derrière-le-platane de Flying-Diver me recevez-vous ?
C'en était trop. Il bondit sur le micro, ouvrit la bouche pour hurler, mais son regard tomba sur le seau plein de tripes sanglantes et puantes.
Un rictus au coin des lèvres il enfonça la commande d'émission.
-Gendarmerie de Maripasoula...je vous reçois cinq.
-Salut les cocottes ! cria le haut-parleur, heure estimée du crash sur votre poulailler dans cinquante minutes. Dégagez avec vos cocos !!
Le rictus toujours accroché au coin des lèvres, Jacques reposa le micro au ralenti. Dans cinquante minutes, lui aussi serait sur la piste.
e fou était à présent à poil et enfilait un jean, sans slip évidemment. Le gendarme se laissa choir sur la chaise, les yeux rivés à un petit cadre que Païla avait renversé. Il le redressa délicatement, fit la moue, sortit un mouchoir de sa poche de poitrine et se mit à le sécher religieusement.
Quand plus rien n'allait, comme ce matin, il se tournait son petit cadre et il contemplait dans de longs soupirs la belle promenade des anglais de Nice. Il y était heureux, dans sa jolie petite garnison. Et puis un jour sa demande de mutation pour les DOM-TOM lui était revenue avec la mention « Accepté Guyane ». Il avait eu un choc. Personne ne lui avait dit qu'elle en faisait partie, sinon il n'aurait jamais tenté le coup. Et Tahiti, Bora-Bora ou les Marquises seraient restées ce qu'elles sont toujours : un rêve. Mais c'était mieux de rêver depuis Nice. Là-bas il y avait des fleurs autour du bâtiment, pas de moustiques, et puis la mer, l'air pur, des saisons normales, une multitude de filles canons... Bref, pas comme ici ! Non seulement on crevait sous le soleil entre deux interminables saisons des pluies, mais la mer était à trois cents bornes. Et entre elle et lui, en guise de garrigue et de cigales on avait installé l'enfer vert avec ses serpents et on avait retiré les filles canons. A leur place, trois fous : celui-ci qui posait un truc informe sur la tête, le kamikaze du ciel qui allait avoir de ses nouvelles dans moins de cinquante minutes, et le canonneur du bar.
-C'est quoi ce truc sur ta tête ?
-Ça ne se voit pas ?
-Non.
-Mon chapeau !
-Pourquoi pas, fit Jacques, intrigué. La vieille chemise au tissu trop cuit pour lui appliquer les plis réglementaires en avait à présent ! Comment t'as fait ? Je te fourgue un chiffon impossible à repasser et tu rappliques avec une chemise de général !
Païla le regarda de travers. Ainsi ce cochon de Jacques lui avait échangé contre quatre kilos de viande rien que pour lui un chiffon dont « il ne pouvait pas se séparer » !
La fourberie de son ami méritait bien une bonne blague...
-Les plis...les plis...ah oui ! Entre deux feuilles de bananier, lâcha-t-il d'un air innocent.
Jacques sursauta.
-C'est ça. Fous-toi de ma gueule.
-Pas du tout. D'abord il faut ébouillanter les feuil...Oh et puis zut. Ça ne sert à rien que je te tuyaute.
-Et pourquoi ça, Môôôssieur ?
-Parce que Chef ne te prètera jamais sa grande gamelle.
-Chef, c'est mon problème. Alors ?
Païla expédia un sourire au poisson bien accroché.
-Faut ébouillanter les feuilles. Ensuite tu disposes une feuille bien à plat sur laquelle tu étales la chemise. Tu ramènes le tissu sur lui-même là où tu veux les plis, et tu recouvres avec la deuxième feuille. Pour finir tu poses une grosse pierre plate sur le tout.
Incrédule, Jacques pinça un pli dans ses doigts. Il était parfait. Du travail de pro.
-Et ça c'est ta machine infernale qui l'a réalisé... ?
-Tu connais un teinturier-nettoyeur dans le coin ?
-« pressing », corrigea Jacques en repartant vers sa chaise, songeur.
Il pensait contre quoi il pourrait échanger le tuyau avec Chef.
Païla sortit du carbet pour rejoindre l'avenue du Général de Gaulle, un chemin défoncé juste assez large pour le 4x4 de la Gendarmerie. Il doubla d'un pas nerveux le carbet-église pour ne pas tomber nez à nez avec le vieux Père missionnaire. L'homme était brave mais insistait à chaque fois pour qu'il vienne confier ses péchés sous prétexte de racheter son âme.
Et lui pensait que si quelqu'un devait sauver son âme, ce quelqu'un était loin, de l'autre côté de la mer, dans une grande ville pourrie....
Il donna un coup de pied rageur dans un caillou et arrangea son chapeau en pensant à ses cheveux qui devenaient plus sel que poivre depuis quelque temps. Sans doute toutes ces nuits passées sur le dégrad, à rêver à ce qui lui arrivait. Et cette nuit, incapable de trouver le sommeil, il l'avait passée les pieds bien calés sur le flanc de sa pirogue à attendre le jour en comptant les étoiles filantes pour ne pas se croire fou... Tant et tant de choses trottaient dans sa tête.
Arrivé en haut de l'avenue il stoppa devant un carbet et frappa à la porte, selon un code établi. Il entendit le cliquetis d'une culasse puis la porte pleura prudemment sur ses charnières rouillées. Un canon de M16 sortit au ralenti à l'air libre puis un buste puissant, noir et luisant de sueur apparut dans l'embrasure.
-Salut Alfred.
- La pat'onne t'attend, souffla le gorille en passant la main sur son front.
Païla repoussa le canon d'une main et s'engouffra dans la pénombre de l'unique Comptoir d'achat d'or de la région.
Avant son ouverture les rares orpailleurs encore en activité devaient descendre sur la côte pour vendre paillettes et pépites. Mais un jour un Blanc avait débarqué d'une grosse pirogue, une balance de précision sous le bras et un petit coffre-fort à ses pieds. Il chercha immédiatement un carbet aussi costaud que son coffre, trouva rien de mieux que cette masure, la consolida, construisit une porte d'une épaisseur jamais vue puis réexpédia son piroguier à St Laurent avec mission de ramener sa fille.
Quand elle arriva, une petite révolution secoua Maripasoula. Le bar devînt le siège d'une société secrète dont les statuts se limitaient à une pancarte : « Ici on prend les paris ». Bien entendu la nouvelle remonta l'Inini et atteignit les oreilles de Païla. Il apprit en vrac que l'objet des paris s'appelait Johanna, qu'elle était aussi belle qu'inapprochable car gardée de près par un monstre, que sa cote grimpait chaque jour et qu'elle achetait paillettes et pépites à un bon prix. Là il souleva un sourcil intéressé car il avait besoin d'acheter de l'essence sur la berge surinamienne. Il fonça à son placer secret et en revint avec de quoi faire ses courses.
Une fois dans le carbet il se colla au comptoir et se mit à jouer avec la balance en espérant que la fille offrait un aussi bon prix qu'on le lui avait rapporté.
Quand la voix, toute proche, demanda ce qu'elle pouvait faire pour lui, il leva les yeux. Deux minutes plus tard il partait à reculons sans qu'il n'ait pu dire quoique ce soit.
Le lendemain, après une nuit blanche, il était de nouveau collé au comptoir car il avait vraiment besoin d'essence s'il ne voulait pas remonter chez lui à la pagaie. La jeune fille resurgit de l'arrière-boutique après un « j'arriiiive !! » si beau à entendre qu'il en perdit la raison pour laquelle il était là.
Cinq minutes plus tard il reprenait vie et en profitait pour s'enfuir à reculons.
Le surlendemain, les bras cassés par son aller-retour à la pagaie il se colla encore une fois au comptoir, mais sans ses pépites qu'il avait oubliées. Il n'avait plus qu'une idée en tête : la revoir et lui parler. Pour la troisième fois il entendit son « j'arriiiiive !! » et commença à transpirer. Et pour la troisième fois il repartit à reculons, mais au bout de dix interminables minutes.
Le quatrième jour, épuisé par la pagaie, il se recolla au comptoir et l'attendit de pied ferme, bien décidé à dire au moins trois mots.
Un homme sortit de l'arrière-boutique et lui jeta un regard de tueur. LE PÈRE !!!
Il recula sous la mauvaise surprise et ouvrit précipitamment la porte. Johanna était de l'autre côté, bien campée sur des jambes sans fin.
Il claqua la porte.
-Heu... vous avez une autre porte ? demanda-t-il en jetant des regards inquiets.
-Non, répondit le tueur qui lui parut prêt à se jeter sur lui pour le massacrer.
-Vous permettez ? demanda-t-il en désignant le bas du mur opposé à la porte.
Sans attendre la réponse il décloua deux planches à grands coups de pied et disparut en bégayant une promesse de réparation rapide.
Filant plus vite qu'un jaguar jusqu'au carbet-église, il plongea dans les buissons d'hibiscus qui bordaient le chemin et ne bougea plus.
Que lui arrivait-il ? Il avait juste voulu échanger quelques grammes d'or contre un jerrycan d'essence ET VOILA QU'IL ÉTAIT AMOUREUX AU POINT D'ACCEPTER DE MOURIR POUR ELLE !! LA ! COMME CA !! MAINTENANT !!SANS MEME LA CONNAITRE !!
-C'est plus de ton âge, mon gars. C'est plus de ton âge...
Il ferma les paupières sur le monde pour se retrouver seul avec elle et murmura :
-Je vous aime...
-Moi aussi je vous aime, répondit alors la voix d'un ange dans le buisson d'à côté.
# Posté le mardi 11 mars 2008 05:52
Modifié le mardi 11 mars 2008 08:44

LETTRE 02

LETTRE 02
Païla écrasa du plat de la main la clochette du comptoir.
-J'arrriiiive ! chanta Johanna
Dans la seconde elle était là, sculpturale et illuminant les ténèbres du carbet par sa seule présence.
-Hiiiii ! mon Cataplasme !
De sa mère amérindienne Johanna avait reçu une magnifique chevelure couleur nuit-sans-lune, une peau cuivrée à faire se retourner tous les hommes et en guise de pupilles deux émeraudes nichées au centre de deux amandes. Son père, un bûcheron venu en droite ligne du Québec parce qu'on lui avait dit qu'ici il trouverait encore plus d'arbres à abattre lui avait transmis sa haute taille et la largeur de ses épaules. Des arbres, il n'en avait abattu aucun, les réservant pour ses petits-enfants et tous ceux qui les suivraient.
-C'est le départ, hein ? Tu ne veux vraiment pas que je vienne avec toi ?
-Laisses-moi préparer le terrain. Je t'enverrai Paul dans une semaine comme on a convenu.
Elle l'embrassa sur la joue avec un petit sourire de déception puis lui fit signe d'effectuer un tour complet sur lui-même.
-T'es tout beau dans ta chemise ! tu vois quand je te disais que j'arriverais à refaire les plis avec mon fer à charbon !
Elle jeta un ½il sur le chapeau de son Cataplasme que celui-ci avait finalement très bien réparé avec quelques lianes et tomba en arrêt sur le jean.
-Enlève ce jean je vais le reprendre aux ourlets : Jacques ne les a pas faits au même niveau !
-Pas le temps... fais-moi plutôt des trous dans la chemise. Plus l'habitude, moi ! j'étouffe ! fit-il en plongeant la main au fond de son sac.
Johanna partit en riant sous le comptoir à la recherche de sa paire de ciseaux mais le bruit d'un roulement de cailloux sur le comptoir la fit se relever. Elle se retrouva nez à nez avec une dizaine de grosses pépites.
Après l'effet de surprise elle se raidit.
-Alfred, va monter la garde dehors. ET T'AS RIEN VU !! t'as compris ?
-Attends Alfred, fit Païla en lui tendant le sac qui contenait les restes du pécari.
L'armoire à glace remercia Païla en lui rappelant qu'il pouvait passer quand il voulait sous son carbet et sortit.
-T'es fou ou quoi ? s'insurgea Johanna. Il a le c½ur sur la main mais la langue qui traine sur le sol dès qu'il a bu un coup. Tu aurais dû attendre pour sortir tes cailloux.
-Tu en as dix fois plus dans ton coffre.
-Oui mais il en contiendra toujours moins qu'un placer . Et les placers, eux, ils sont en pleine forêt, là où il n'y a pas de gendarmes. Et mon papa à courir de placer en placer pour acheter leur production est aussi fou que toi à te promener avec cette fortune. Bon. Laisses-moi compter.
Païla s'assit sur le tabouret et suivit en silence le travail de sa fiancée. Celle-ci pesa les pépites une à une, compta à chaque fois à voix haute les poids qu'elle posait sur le plateau tout en s'assurant que son voyou d'amour suivait au lieu de penser à autre chose.
Elle fit le total.
-Bigre ! sept cent quatre-vingt huit grammes. D'accord ?
-Pas d'accord. Je reprends celle-ci, fit Païla en récupérant la plus grosse qui ressemblait à une poire. Il la retourna, obtenant cette fois la forme quasi parfaite d'un c½ur et la posa sur la gorge généreuse de sa fiancée. Dis à beau-papa de faire monter un anneau.
-T'es fou ! Elle est trop belle !
-L'autre jour j'ai sauvé un bébé colibri en le replaçant dans son nid. Sa maman est venue me voir en rêve pour me dire qu'un c½ur sortira de la forêt pour nous unir à tout jam...
-Je t'aime ! je t'aime ! je t'aime !!
Il fallut qu'il la porte jusqu'au coffre parce qu'elle ne voulait plus le lâcher. Elle l'ouvrit dans des éclats de rire joyeux et en sortit une liasse de grosses coupures qu'elle compta en s'y reprenant à deux fois à cause des bisous de son Cataplasme qui lui faisaient toujours perdre un peu les pédales.
-Allez, file avant que je vienne avec toi. Attends ! un bisou mon Cataplasme ! NON ! un bisou normal !!
-Jo... je t'aime trop...est-ce que... est-ce que tu voudrais...
-Que je voudrais quoi ?
Stoppé dans son élan, il chercha une porte de sortie.
-Heu...tu...Ne m'appelle pas « Cataplasme » devant eux , d'accord ?
Elle le poussa dehors dans un grand éclat de rire et claqua la porte. Comment cela allait-il se passer à Cayenne ? Elle fila se réfugier dans sa cuisine en croisant les doigts pour porter chance à son malheureux Cataplasme. Il méritait bien qu'elle tourne enfin, la chance...
Païla eut l'impression soudaine qu'on avait posé des tisons ardents sur sa nuque. Il arrangea son chapeau pour mieux la protéger du soleil et, boudeur, enfonça les mains tout au fond des poches du jean.
-Imbécile ! Quand vas-tu te décider ? C'est simple, pourtant... Jojo chérie...non. Johanna chérie...non ... Mon amour, je t'aime... j'ai l'honneur de te demand...NON ! Jo, veux-tu être ma femme ? Oui. Ça c'est bien. Tu lui diras exactement ça à son arrivée à Cayenne... Johanna veux être ma femme ? OUI ? Elle va dire oui. Sûr. Bon. Et après ? Tu la présentes...non. Tu les présentes. Non. Elle d'abord. Après... et merde ! Comment je vais la présenter ? Je vous présente Johanna. Non. Voici ma femme... mais non ! J'ai trouvé : et si c'était elle qui se présentait ? Ouais ! T'as trouvé !
Il stoppa devant un carbet déglingué, surpris d'avoir déjà atteint le bar.
-Et maintenant une bonne bière pour la route ! se dit-il en écartant le rideau fait de capsules de bouteilles en tous genres écrasées sur une multitude de ficelles.
Un rapide coup d'½il dans le fond le rassura. Gunther avait enfin arrosé de pétrole la termitière qu'une colonie égarée avait construite autour d'un pilier. Il s'approcha du comptoir qui séparait l'espace en deux secteurs : l'un public, celui où s'entassaient les ivrognes et l'autre, privé, qui était LE territoire de Gunther. Le dernier Carré des Braves, comme il disait. Et pour bien marquer la frontière entre les deux il avait rebaptisé son comptoir « no-mans-land ».
Et malheur au poivreau qui aurait tenté de le franchir.
Pour meubler le Carré des Braves Gunther avait construit quelques étagères, nécessaires pour le tafia, la bière locale, quelques boissons infâmes mais colorées et un hamac en diagonale. Il y passait le plus clair de ses journées, à dormir comme à présent ou à dévorer les catalogues de vente par correspondance. Ensuite il commandait des trucs inutiles en n'oubliant pas de joindre les numéros censés faire de lui le gros gagnant de leur tirage au sort.
C'était dans les années soixante que Gunther avait débarqué à Maripasoula. Derrière lui il laissait dix ans de Légion Étrangère, l'Algérie, ses illusions et, à ce qu'on lui avait dit, son honneur. Après avoir englouti son maigre pécule économisé en prison dans du matériel d'orpaillage il s'enfonça en forêt profonde contre l'avis de tous. Bien entendu il en ressortit après une méchante saison des pluies terriblement amaigri, tremblant de fièvre et sans un gramme d'or. Un chef Wayana craqua devant son état et l'embarqua pour son village où il resta, apprenant à vivre dans le plus grand dénuement mais avec la certitude d'être arrivé au paradis. Sa famille d'adoption avait une fille, Akoula. Elle était jeune, belle et amoureuse de ses cheveux blonds. Elle mourut en mettant au monde un garçon trop costaud pour elle. Terrassé de douleur, Gunther baptisa le bébé « Akouli » en souvenir de sa pauvre mère puis le confia à ses grands-parents wayanas pour qu'ils lui apprenne la forêt. Et pour continuer à vivre et voir grandir son fils il échangea son matériel d'orpaillage contre ce carbet pourri. La saison suivante, à force de récupérations, de sueur et d'emprunts il put ouvrir son bar.
# Posté le mardi 11 mars 2008 08:23
Modifié le mardi 11 mars 2008 08:43

LETTRE 03

LETTRE 03
Païla chercha des yeux le mainate de Gunther pour lui faire signe de ne pas siffler la Marseillaise en guise d'alarme-intrusion mais l'oiseau de malheur, perché au-dessus de lui l'aperçut en premier et entama les premières notes à tue-tête.
-Tag, Gunther. Te dérange pas. Je ne suis déjà plus là.
Le dormeur souleva de son visage l'antique catalogue de La Redoute, marqua la page avec une pub du Reader's Digest et ouvrit enfin un ½il tandis que le mainate reprenait le refrain.
-Mein Gott, T'es tout beau ! Vogel, ferme-la ! T'es pire qu'une congaï de Saigon ! hurla Gunther en balançant vers l'oiseau son stock de capsules de bières pour le faire taire. Et toi, dit-il à Païla en se tournant vers lui, qu'est-ce qui te prend pour enfiler une chemise et... et un jean ?!??
-Je descends à Cayenne.
-WAS ? Du fährst nach Cayenne ?!??
-Ya. Pour deux mois. Quand vas-tu faire venir une glacière à gaz ? demanda Païla en attrapant une bière sur la première étagère.
-Quand Paul voudra bien trimbaler les bouteilles dans son zingue.
-Et les pirogues du Maroni ?
-...disent que si Paul ne veut pas exploser, eux non plus. Dis-donc ! Je croyais que toi aussi t'avais coupé les ponts en arrivant dans ce bled ! Mais mein Gott qu'est-ce qui se passe dans ta cervelle ? Tes crises de palu t'ont fait oublier comment t'étais le jour où le zingue t'a déposé sur la piste ?
Païla baissa les yeux sur sa bière qu'il se mit à faire tourner dans sa main. La chaleur étouffante de la piste de cette époque lointaine, libérée par son ami lui remonta au visage. Soudain il se revit en train de sortir son briquet pour brûler son passeport. Pour lui, une vie nouvelle commençait sur cette piste défoncée qui avait bien failli faire capoter le zingue.
Il sentait de nouveau cette douleur dans les reins qui le gênait depuis quelques temps alors qu'il se baissait pour ramasser ses maigres bagages : un sac à dos à moitié vide et un long fourreau en tissu grossier. De l'autre côté de la piste il y avait une trouée dans la lisière. Sans doute la sortie de la zone. Ses jambes le portaient mal. Il se mit à avancer d'un pas hésitant, aidé par la volonté de s'enfoncer dans le bout du monde. Il ne savait pas encore que le bout du monde était un peu plus loin, sur la rivière Inini.
Il revoyait encore Gunther, assis au volant de sa Jeep garée à l'ombre d'un palmier près de la trouée. L'homme portait un treillis militaire, un chapeau de brousse sur des cheveux coupés très courts et des lunettes de soleil façon pilote de Harley. Il devina facilement qu'il était en train de le dévisager.
-C'est une canne à pêche ? demanda celui-ci sur un ton sarcastique en montrant le long fourreau quand il passa à côté.
-C'est à vous ces trois cartons de rhum dans l'avion ? Ils ont failli écraser mon arc à l'atterrissage.
-Trois ? Les cons... lâcha l'homme en levant le nez vers un couple de perroquets qui traversait la piste en gueulant.
Et puis l'homme fit glisser ses lunettes sur son nez, comme pour mieux le dévisager.
-Un arc, t'as dit ? Un conseil, l'ami, remonte dans l'avion. Ici faut être Wayana ou une fine gâchette si on veut manger, fit l'homme en démarrant pour aller récupérer ses caisses dans l'avion.
Quelques minutes plus tard, alors qu'il marchait vers le village, la Jeep stoppa à vingt petits centimètres de son arc.
-Le zingue est reparti, l'ami. T'aurais dû m'écouter. Ici les cibles bougent beaucoup. Si t'as du flouze tu pourras manger chez moi jusqu'à ce qu'il revienne. Mais j'te préviens, c'est cher.
-Je n'ai pas un rond et j'ai faim. Alors ne restez pas immobile. Bougez beaucoup. Peut-être que vous vous en sortirez.
Interloqué, l'homme observa le fantôme qui repartait vers Maripasoula. Il eut pitié de sa maigreur et revint stopper à côté de lui.
-Hé, l'ami, pour toi ce sera gratos.
-Foutez le camps ! Je n'ai pas tendu la main, COMPRIS ?!
Païla revoyait encore le conducteur de la Jeep qui hochait la tête tandis que lui essuyait ses espèces de lunettes de soleil en plastique.
-Moi c'est Gunther, fit alors le conducteur. Et toi ?
-Pas de nom. Vous n'avez vraiment personne d'autre à emmerder ?
-Dans la Légion on peut balancer son nom dans un crachoir mais jamais une invitation à boire une bière fraîche.
Le fantôme sans nom qu'il était acquiesça et Gunther l'aida à grimper dans la Jeep.
-Dites-moi, demanda-t-il pendant que le conducteur enclenchait la première, on trouve de la bière fraîche ici ?
-Euh...
-Euh quoi ?
-Ben, elle n'est pas très chaude.
Un bruit de fin du monde emplit soudainement l'air tandis que le sol du carbet se mettait à tanguer et les murs à osciller dangereusement. Gunther, en habitué des bombardements se jeta le premier au sol. Païla l'y rejoignit en même temps qu'une tonne de poussière sortie du toit.
Dans son cockpit Paul riait de sa blague. Il était arrivé en rase-mottes pour ne pas être repéré puis, au dernier moment, avait poussé le manche à fond pour fondre sur le bar qu'il comptait frôler. Seulement voilà, il n'avait plus l'habitude des attaques au sol. Et s'apercevant avec horreur qu'il allait traverser le carbet il avait alors tiré comme un fou sur le manche pour redresser. Bof, se dit-il en reprenant de l'altitude, j'y ai sans doute laissé des plumes mais ça valait le coup ! Quelle trouille ils ont dû se payer en bas !
-Je m'en vais lui loger une bastos dans chaque fesse ! hurla Gunther en attrapant sa carabine, une ancienne et superbe Purdey au calibre à couper en deux un brontosaure : du 577 Nitro Express !
-Gunther !! supplia Païla qui le savait capable de le faire, j'ai vraiment besoin de Paul aujourd'hui. Laisses-le entier et passes-moi les clés de ta Jeep, s'il te plaît !!
Gunther lui montra la clé accroché à son clou et leva l'index dans la direction de la piste.
-Dis-lui qu'il ne perd rien pour attendre ! Et toi reviens-nous en forme, ok ?
Païla avala les deux kilomètres qui menaient à « l'aviation » en regrettant de ne pas avoir parlé à son ami de l'objet de son séjour à Cayenne. Mais ici aussi on ne vendait pas la peau du maïpouri avant de l'avoir tué.
En débouchant sur la piste il tomba sur Chef installé à l'ombre d'un maripa.
Personne ne connaissait ou se souvenait du nom du brigadier-chef. Au début, comme il était autoritaire et sec, on s'était mis à l'appeler Oui-chef, Non-chef, Bien-chef. Ça c'étaient les principaux. Alors, pour simplifier, petit à petit, on s'était mis à l'appeler Chef tout court. Et c'était resté.
Dans son avion Paul, encore crispé sur le manche ne riait plus. Tout ça parce qu'il était repassé au-dessus du bar pour saluer son vieux pote. Il était encore assez loin quand il avait aperçu Gunther sur le pas de la porte et, histoire de s'entrainer, avait piqué de nouveau. Une seconde plus tard , le visage défiguré par la peur il grimpait en chandelle tandis que son vieux Beech-Craft tremblait par deux fois, juste après les deux petites lueurs bleutées entrevues un millième de seconde avant. Après une rapide vérification de ses manos et de ses gouvernes il fonçait se mettre à l'abri de Chef.
Pressé de constater les dégâts il s'éjecta de la carlingue et passa devant Chef et Païla en train de s'engueuler pour une sombre histoire de rations de guerre que Païla attendait toujours en échange de viande boucanée, elle livrée depuis longtemps.
-Vous avez fini vos conneries, tous les deux ?
Chef pivota vers Paul pour lui demander de rester poli mais celui-ci n'avait pas l'air dans sa gamelle.
-Problème de moteur ?
-Moteur... ? heu, oui, fit Paul. J'ai un carton de rations de guerre pour toi...
-Ah enfin ! mes rations !! tu les laisses à Gunther, compris Chef ?
-Tu fais chier, des fois, tu sais, lâcha Chef en rentrant dans la carlingue.
Paul fit signe à Païla de s'approcher.
-Regarde le trou qu'il m'a fait ! Et y a le même dans l'autre aile ! A deux doigts des réservoirs !
Païla apprécia que Gunther n'aie pas perdu la main. Il tenta de boucher le trou avec son pouce mais le mini obus avait fait un trou trop gros...
Chef ressortit de l'avion et ouvrit de grands yeux tout ronds de surprise. Jacques arrivait à pied avec le seau à laver le sol. Qu'est-ce qu'il avait encore ? Il le montra du menton aux deux dingos et tous trois le regardèrent passer au milieu d'eux sans demander pardon ni dire bonjour ou quoi que ce soit et disparaître dans l'avion. Il en ressortit presque aussitôt et repartit, un rictus de satisfaction figé au bord des lèvres. Interdits, ils le suivirent du regard tandis qu'il s'éloignait en balançant le seau à bout de bras.
-La solitude, sans doute, proposa Chef.
Païla hocha la tête mais Paul n'était pas d'accord.
-Il devrait boire autre chose que de l'eau de pluie, ton subordonné, fit-il en consultant sa montre. Bon, Païla, tu n'as que ce sac pourri avec toi ?
-Pourri ?!!! Je l'ai refait complètement !
-Je vois... comme le chapeau.

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# Posté le mardi 11 mars 2008 08:28

LETTRE 04

LETTRE 04
Aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, même jour .
Les deux CRS n'en revenaient pas.
-Encore un gros-cul qui se croit tout permis. Je te garantis qu'il va éjecter sa Rolls vite fait.
-François Xavier ! Mais viens donc m'aider au lieu de regarder ces minables, cria la femme pour son mari.
-Hélène chérie je ne peux pas ! Tu vois bien qu'ils viennent vers nous !
-Et alors ? Je refilerai leur torchon à mon père.
Hélène avait sa tête des mauvais jours. Elle réussit enfin à dégager les sacs des enfants qui s'étaient prix dans les clubs de golf et jeta un ½il énervé sur sa Breitling.
-Tu as vu l'heure ? Mais où sont les enfants ?
-Ils m'ont dit qu'ils nous attendaient à l'intérieur...
-Bonjour Madame. Monsieur ? Veuillez déplacer votre véhicule je vous prie , se força à dire poliment le plus âgé des CRS.
-Collez votre papier sous l'essuie-glace. Tu me rejoins, chéri ?
Et sans plus s'occuper d'eux elle fila vers les grandes portes vitrées. Elle retrouva ses enfants au guichet juste à temps pour faire enregistrer leurs sacs.
-On est prêts, maman, fit Alexana débordante de joie en agitant à bout de bras les cartes d'embarquement.
-Alors en route... puisqu'il faut y aller.
Elle regarda sa fille grimper quatre à quatre l'escalator à la suite de son frère. Quinze ans déjà ! Le jean moulant lui donnait un air de petite femme et le body qu'elle lui avait chipé lui allait à merveille. Quand l'escalier mécanique la rejeta au sommet il lui fallu accélérer le pas pour rattraper son fils qui se glissait déjà sous la barrière de sécurité. Du haut de ses treize ans celui-ci ressemblait de plus en plus à ce... à son... Pourvu qu'il change !
-Morgan ! Tu pourrais attendre François Xavier tout de même !
-Mais faut qu'on y aille, maman !
-Il ne va plus tarder.
-On n'a plus le temps, 'man.
-Bon, bon... oui, oui...Vous me prévenez dès votre arrivée ! Portez toujours vos chapeaux et n'oubliez pas d'utiliser les bombes insecticides... vous promettez ?
-'voir 'man !
Loin de là, au fond d'un parking, François Xavier trouvait enfin une place pour la voiture en regrettant de ne pas avoir une ambulance... Oui, une ambulance... comme le jour où sa vie bascula...
Il faisait un froid de canard, son client repartait sans avoir signé le contrat, il avait le cafard et il y avait cette ambulance, garée à cheval sur le trottoir, toutes portes ouvertes . Tout à coup il remarqua la femme allongée à l'arrière. Elle grelottait de froid. Furieux de l'inconscience de l'ambulancier il se précipita sur la première porte pour la fermer mais il ne termina jamais son geste : à côté de la femme il y avait une petite fille les lèvres bleuies par le froid et le pire fut quand il vit le bébé qui émergeait de la couverture que serrait la jeune femme.
Son sang ne fit qu'un tour. Il arracha au froid la femme et ses enfants en les aidant à monter dans sa Bentley et fila aussi vite qu'il pu à la clinique de son frère.
Le lendemain il faisait parvenir à la jeune femme qui n'avait pas desserré les dents un bouquet de cent roses avec sa carte de visite. La réponse ne tarda pas. Il reçu une fiole remplie de sable jaune avec ce mot : « Cent roses, c'est gentil, voici cent grammes d'or pur. Pour cent briques je peux voir ce qu'il y a à faire ».
Dix ans plus tard il était heureux en amour, roulait en Rolls Roye, habitait un hôtel particulier et la Corne d'Abondance que sa femme avait déposée dans leur corbeille de mariage fonctionnait encore à merveille.
-Mais que faisais-tu ? lui reprocha Hélène qui le cherchait. Ils... ils... Mais pourquoi ai-je accepté ? POURQUOI ?? C'est toi qui m'a obligé !
-Ma chérie, tu sais bien qu'il le fallait. Il valait mieux pour notre foyer que les enfants fassent sa connaissance au lieu de continuer à l'idolâtrer. Dans huit heures ils le descendront eux-mêmes du piédestal qu'ils lui ont construit.
-J'espère que tu as raison.
-Que dis-tu... ? Raspoutine ?
-Maxim's... ? Pourquoi pas !






Aéroport de Cayenne-Rochambeau, huit heures plus tard,

Païla étouffait dans le grand hall pourtant ouvert aux quatre vents. Sans doute à cause de tout ce monde qui l'effrayait. Il n'avait plus l'habitude. Il défit un bouton de plus de sa chemise et chercha un coin où il serait mieux placé.
Cet après-midi Paul avait eu la gentillesse de lui proposer de le descendre en ville, et lui la naïveté d'accepter. Après une heure de vol dans d'abominables odeurs de tripes de pécari dans lesquelles Paul s'était assis, il avait frôlé la déshydratation dans la voiture parce qu'aucune vitre ne fonctionnait, et encore moins la clim'.
Soudain le bruit des réacteurs du 747 d'Air France qui venait de se poser secoua la foule. Tout le monde se leva d'un bloc, sauf un homme affolé parce qu'il n'arrivait plus à enfiler les chaussures de son futur beau-père. Il les jeta au loin et commença à avoir peur.
Ils ne sont pas là. J'en suis sûr. Pourquoi suis-je venu à Cayenne ? Jamais ils ne viendront. Elle a encore inventé une excuse et je ne... mais qu'est-ce que je fous là !!
Il avait soif. Très soif. Il passa un doigt tremblant sur ses lèvres craquelées et vit, au-delà de la foule agglutinée sur la barrière qu'on ouvrait les portes. Et soudain la foule bougea. Elle se scinda en deux, offrant un couloir de bienvenue aux conquérants du Nouveau Monde. Maçons, fonctionnaires, ingénieurs, militaires et autres faiseurs de fusée n'étaient pas beaux à voir. Les conquistadors du XXème siècle encaissaient mal les huit petites heures de voyage.
Horreur ! ils fonçaient droit sur lui !
Il voulut se ranger sur le côté mais une mer de valises et de cartons l'en empêcha. Alors qu'il était bousculé, balloté, emporté par cette marée déferlante, tout au fond une tête blonde apparut au-dessus des épaules des voyageurs et disparut aussitôt.
-Morgan !! Alexana !! Je suis là !
-Delphine !! Maman est là ! s'écria une femme juste à côté de lui.
Elle riait. Elle envoyait des baisers. On l'avait vue...
Il baissa la tête, une envie de pleurer plein la poitrine.
-Jamais... jamais je ne les reverrai...
Défiguré par le désespoir il leva lentement la main pour enlever son chapeau parce qu'il n'avait plus besoin d'être beau. Les mots de bienvenue , le bruit des baisers, les explosions de joie de cette foule bigarrée qui n'avait pas honte de son bonheur lui faisaient mal. Mal au c½ur. Mal partout. Ses yeux se remplir de larmes. Il avait tant espéré, tant vécu rien que pour cet instant... A moins d'une proue de pirogue deux têtes blondes le fixaient. Sa main s'immobilisa sur la paille mêlée de lianes. La foudre frappa le hall. La Terre s'arrêta. La foule disparut. Et tout fut emporté avec les battements de son c½ur dans un silence abyssal.
Alexana était en état de choc. Cet homme qui ne la quittait pas des yeux et gardait la main sur un vieux chapeau, cet homme était l'homme de la photo ! La seule photo qu'ils avaient de leur père ! Alors, alors... c'était... c'était son père !!
Elle éclata en sanglots tandis que son frère passait une main hésitante autour de sa taille.
C'était lui qui l'avait arrêtée alors qu'elle effectuait des petits bonds en l'air. Sa s½ur voulait voir au-delà des épaules, lui préférait surveiller les roues de chariots. Et puis il avait trop peur de ne pas reconnaître son père, de passer à côté de lui, ou peut-être même de le bousculer et de s'excuser bêtement. Mais quand il vit cet homme prostré au milieu de tous, il sut. Cette lumière qui l'entourait ne pouvait le tromper : c'était LUI !
Morgan ne le vit pas descendre les genoux au sol, il ne vit plus les gens qui passaient en riant ni n'entendit leurs moqueries. Il ne vit pas non plus sa s½ur bondir en avant dans un « papaaaa... » sans fin.
Alexana tomba sur la poitrine offerte et deux bras éperdus se refermèrent sur elle.
Resté seul, Morgan regarda sa s½ur qui pleurait dans les bras de leur père. Lui qui, tant de fois avait prié le Bon Dieu pour vivre cet instant avait une envie folle de s'enfuir loin, très loin d'ici. Soudain le sol s'ouvrit sous ses pieds, ses jambes filèrent. Parce que son père le fixait... il souriait gentiment... il faisait un petit signe... il suppliait... il lui suppliait d'approcher...
Il se retrouva à côté de sa s½ur et fondit en larmes.
Païla écrasait ses enfants sur son c½ur, les couvrait de baisers, passait sans cesse de l'un à l'autre, ses doigts fouillaient les mèches blondes, il les portait à ses narines, les respirait. Il sentait enfin le parfum de ses enfants. La tête lui tournait. Elle tournait, tournait...
On dit qu'une étoile née du Big-bang meurt après des milliards d'années-lumière consacrées à briller dans l'univers. Ce fut exactement le temps qu'il fallut à Païla pour se séparer de ses enfants et revenir de son long voyage interne. Surpris de s'apercevoir que le hall s'était vidé, il se releva tandis qu'il lui semblait entendre une voix.
-Monsieur ? Hep Monsieur, taxi, Monsieur ?
Un guyanais lui souriait de toutes ses dents. Il fit signe que oui et voulut inviter ses enfants à le suivre mais aucun son ne sortit de sa gorge. Ils étaient là, ils le regardaient, et lui ne savait plus quoi dire, plus quoi faire. Pourtant cela faisait des mois qu'il s'imaginait en grande conversation avec eux : il avait tant d'années à rattraper... toute une vie !
-Vous êtes contents d'être venu ? demanda-t-il, furieux de s'entendre dire n'importe quoi. Non, non. Je veux dire... Laissez-moi vous regarder ! Ma fille ! Mon fils ! Mes c½urs ! Oh mes c½urs ! Mais !... Vous allez bientôt me dépasser ! Un douche ! C'est ça. On va prendre une douche et après on va aller manger. Passe devant, Alexana. Que tu es belle ! Toi aussi mon garçon ! Vous avez soif . J'ai commandé un casse-croûte qui nous attend dans notre chambre. Vous devez avoir faim. Fait pas trop chaud ? ça va ?Je me souviens qu'on ne mange pas bien dans les avions avec leurs petits plateaux. Huit heures dans un avion ! Mes pauvres enfants ! Tout de suite ! Tout de suite j'ai su que c'était vous !
Alexana éclata d'un rire nerveux en se jetant de nouveau dans les bras de son père transformé en moulin à paroles. Alors s'était vrai ! Ils étaient vraiment avec lui pour tout l'été ! Les longues soirées passées avec son frère, enfermés dans leur chambre, à faire fonctionner leur imagination étaient finies ! FINIES ! FINIES ! FINIES !!
Durant le trajet vers le centre ville Païla, d'abord intimidé, finit par surmonter son trouble. Il posa enfin la première question sensée, puis les autres suivirent. Pas plus que leurs réponses il n'entendit ce qu'il leur demandait parce qu'un manège avait démarré devant ses yeux. Et en tournant il lui montrait les deux mois qui s'offraient à eux. Il en était ivre. Ivre d'un bonheur fou. Sa vie pouvait s'arrêter maintenant... Enfin non... dans deux mois, pas avant ! Il agrippa ses enfants et ne les lâcha plus.
S'il s'était tourné vers son fils il l'aurait découvert en train de fixer la route aussi loin que portaient les phares du taxi. Mais il n'aurait pas entendu la voix qui résonnait dans sa tête.
Et Morgan, rageur, avait envie de donner des coups de poings sur le dossier du siège avant.
-Vous n'irez jamais là-bas ! s'écriait sa mère.
-SI ! qu'il répondait.
- Ne compte pas sur moi pour vous confier, toi et ta s½ur, à un clochard !! On n'en parle plus.
- Mon père n'est pas un clochard !
- Ah oui ? C'est le seul métier qui a dû lui rapporter un peu d'argent dans sa vie !
- Je veux voir mon père !
-Voir mon père, voir mon père ! Tu n'as que ces mots à la bouche ! Mais que peux-tu donc trouver d'intéressant à un type pareil ?
-Mais ?... MAIS C'EST MON PÈRE !!!
# Posté le mardi 11 mars 2008 08:48

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